Pourquoi les Jeunes Boivent-ils ?


  Trois spécialistes répondent : la chercheuse Marie Choquet*, le professeur Michel Reynaud ** et l'alcoologue Jean-Paul Jeannin***
 

      Les jeunes d'aujourd'hui boivent-ils réellement plus ? Non, la consommation globale d'alcool des jeunes semble stabilisée depuis quelques années. Mais les moins de 25 ans, tous milieux sociaux confondus, boivent beaucoup plus d'alcools forts dans un but affiché : la recherche d'ivresse. Depuis quinze ans, le nombre d'ivresses a augmenté de 30% dans cette tranche d'âge. Le modèle latin (la consommation élevée de vin pendant les repas), longtemps dominant, est dépassé par le modèle anglo-saxon. «Aujourd'hui, on ne boit plus à table. Mais on se défonce à la bière ou aux alcool forts le samedi soir», explique Jean-Paul Jeannin. Un nombre croissant de jeunes recherchent dans l'alcool l'effet d'une drogue et l'associent fréquemment à d'autres substances : médicaments psychotropes, cannabis, héroïne, LSD. Aussi inquiétant, le premier contact avec l'alcool se fait, apparemment, de plus en plus tôt. «On voit des gamins de 9-10 ans, souvent issus de milieux difficiles, prendre des cuites à la bière», assure Michel Reynaud. Enfin, si les filles continuent de boire moins d'alcool que les garçons, l'écart entre les deux sexes se resserre. Comment expliquer la défonce du samedi soir ? Dans l'imaginaire collectif, l'alcool est un produit associé à la fête, au plaisir. Valorisé socialement, il s'inscrit dans nos comportements ordinaires. Jean-Paul Jeannin multiplie les exemples : «Pourquoi n'offre-t-on pas du thé à la menthe à l'heure de l'apéritif ? Pourquoi parle-t-on de "vin d'honneur" et non pas de jus d'orange d'honneur ? Tout ceci n'est pas neutre.» «L'alcool est symbole de l'entrée dans le monde adulte et facteur de socialisation. Rien d'étonnant que les jeunes aient envie de boire», ajoute le psychiatre. Ces dernières années, l'alcool est aussi devenu beaucoup plus accessible. La loi n'est pas appliquée. Un adolescent peut aller dans un bar, un supermarché, et se procurer de la vodka ou du whisky. Et, avec les premix et les bières à 10 degrés, les alcooliers ont su séduire cette jeune clientèle, au pouvoir d'achat en augmentation. Marie Choquet insiste sur le mal-être de la génération actuelle : «La défonce est d'abord associée aux difficultés des adolescents.» Mais la chercheuse refuse toute stigmatisation : «Cessons de regarder les jeunes à la loupe. Ceux qui boivent le plus, c'est quand même nos vieux.» Jean-Paul Jeannin acquiesce. Pour lui, l'alcoolisation des moins de 25 ans est inséparable de celle du reste de la société. «Les Français sont parmi les plus gros consommateurs d'alcool et de psychotropes au monde. Comment voulez-vous qu'une société inquiète et intoxiquée ne produise pas une jeunesse intoxiquée ?» Quels sont les risques d'une consommation précoce ? D'abord les accidents de la route. Un taux d'alcoolémie supérieur à 0,5 g/l (environ 3 verres de vin) multiplie les risques d'accident par deux ; avec un taux de 1 g/l, le risque est décuplé. Les spécialistes plaident pour des contrôles renforcés à la sortie des bars et des boîtes de nuit le week-end. Une forte consommation d'alcool engendre aussi des comportements violents. Michel Reynaud rappelle que 50% des crimes et délits, en particulier les viols, sont commis sous l'emprise de l'alcool. Marie Choquet s'inquiète du nombre de «rapports sexuels non voulus et non protégés chez les jeunes filles qui boivent». Mais elle reste globalement optimiste : «Vers l'âge de 25 ans, à l'entrée de la vie professionnelle et familiale, la majorité des jeunes reviennent à une consommation normale.» Seul Jean-Paul Jeannin souligne réellement le risque de dépendance. «Aujourd'hui, on commence à accueillir dans les CHAA [Centres d'Hygiène alimentaire et d'Alcoologie] des alcoolo-dépendants qui ont 22-23 ans.» Surtout, les adultes qui ont bu à l'excès durant leur jeunesse seront plus enclins à se raccrocher à l'alcool en cas de coup dur, perte d'emploi ou divorce. L'alcoologue conclut : «On ne peut pas flirter avec des alcoolisations massives sans prendre des risques de dépendance, surtout chez un individu qui, au départ, a des fragilités biologiques ou psychiques. Une chose est sûre : nous sommes tous inégaux devant l'alcool
 

Propos recueillis par Sophie des Déserts (*) Chercheur à l'Inserm (Institut national de la Santé et de la Recherche médicale). (**) Professeur de psychiatrie au CHU de Clermont-Ferrand, auteur avec Philippe-Jean Parquet du rapport « les Personnes en difficulté avec l'alcool », publié en mars. (***) Alcoologue, enseignant à l'ENS (Ecole normale sociale).

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